13
Sweeney se sentait d’excellente humeur. Richard s’était montré si attentionné au petit déjeuner ! À 11 heures, il l’avait déposée devant son immeuble. Il l’avait embrassée, puis de nouveau conviée à un petit déjeuner, le lendemain matin. La scène avec Candra, quoique sordide, était apparue à Sweeney comme un soulagement. La jeune artiste n’éprouvait plus aucun scrupule à rompre ses liens avec la galerie. Elle se promit de prendre des dispositions pour récupérer ses nouvelles œuvres, ainsi que tout tableau d’elle qui se trouverait encore là-bas.
Après quoi, elle se mit à peindre.
Pour la première fois depuis des semaines, Sweeney créa dans la joie, se laissant porter par son inspiration. Elle fit le portrait, à l’huile, d’un bébé blond, les yeux écarquillés devant un ballon rouge vif. Elle donna au visage de l’enfant le réalisme d’une photographie. Le décor, autour du bébé, apparaissait comme une explosion de couleurs.
S’étant appliquée à rendre les traits de l’enfant avec précision, Sweeney se souvint de sa dernière peinture, également hyperréaliste, et qui représentait divers éléments d’une scène probablement macabre : un soulier d’homme, deux chaussures à talons aiguilles, le mollet d’une femme. Cette note sinistre gâcha sa concentration.
La personne qu’elle avait commencé à peindre était morte – ou n’allait pas tarder à rendre le dernier soupir. Sweeney en eut tout à coup la certitude. Elle avait échafaudé une théorie audacieuse, à partir d’un seul et unique exemple : elle pensait peindre, en état de somnambulisme, la mort imminente de ses proches. Au plus profond d’elle-même, Sweeney avait le sentiment de connaître la femme aux escarpins. Son visage ne lui était pas apparu, car elle vivait encore…
Elle se prit à espérer : si elle réussissait à achever son tableau avant l’heure fatidique, pourrait-elle sauver la vie de la future victime ? La mettre en garde ?
Sweeney se persuada qu’elle pouvait travailler à ce tableau selon sa propre volonté, en étant éveillée, au lieu d’attendre l’injonction de sa muse nocturne…
Elle s’approcha du chevalet avec terreur. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, sa respiration devint haletante. Sweeney se força à recouvrer son calme. Après tout, ce n’était qu’un tableau. Elle ne devait pas le considérer comme différent des autres, mais s’attacher à réaliser une performance d’artiste. Voilà tout.
Les proportions paraissaient justes. Vu la position de son pied, la femme venait de tomber. Elle avait perdu une chaussure dans sa chute. Des escarpins noirs sophistiqués, auxquels il manquait un détail, estimait-elle. Peut-être devrait-elle attendre la nuit pour savoir quoi.
La chaussure de l’homme lui posait également un problème. Étant donné la position de ce soulier, l’inconnu devait se trouver juste à côté de la femme – au-dessus d’elle, en fait. Quelque chose clochait… L’homme était trop près ! Un passant ne se serait pas approché autant. Un policier ? Il se serait accroupi, pensa Sweeney. Un médecin de même. L’homme, sur le tableau, se contentait de regarder la femme qui gisait à ses pieds.
Il l’avait tuée !
Cette intuition fulgurante fit battre le cœur de Sweeney. Elle ne douta plus de peindre une nouvelle scène de mort.
La jeune femme se rua sur le téléphone et composa le numéro de Richard. Lorsqu’il répondit, Sweeney lui demanda sans préambule :
— Est-ce qu’Elijah Stokes a été assassiné ?
Le milliardaire eut une hésitation.
— Pourquoi me demandes-tu cela ?
La main de Sweeney se crispa sur le combiné.
— Je suis en train de peindre une nouvelle scène de meurtre, Richard. N’essaie pas de me ménager, dis-moi la vérité. Le vieux marchand a-t-il été tué ?
— Oui, avoua-t-il. Écoute, j’ai un dîner ce soir, mais je vais l’annuler et venir te voir tout de suite.
— Non, non ! Ça va aller. J’ai trop gambergé, je crois. Et puis je travaille.
— Et tu ne veux pas que je t’embête ? s’exclama Richard en riant.
— Non.
Sweeney se tut. Devoir ménager la susceptibilité d’un amant quand elle désirait peindre était nouveau pour elle.
— Je t’ai vexé ?
— Bien sûr que non, répondit-il d’une voix tendre.
— Alors tant mieux.
La jeune femme prit une grande inspiration.
— Qu’est-ce qui t’a laissé croire que Mr Stokes avait été assassiné ? Qu’as-tu vu sur le tableau qui t’a fait envisager cette hypothèse ?
— La blessure à la tête. Et puis cet homme gisait entre deux immeubles, et pas dans un escalier. Il m’a semblé avoir été tué avec un instrument contondant.
Ce n’était pas là le jargon du monde de la finance. Sweeney eut le sentiment de découvrir une nouvelle facette de Richard.
— Tu as suivi des études de médecine ? demanda-t-elle.
— J’ai simplement été initié au secourisme. Des notions assez sommaires. Ce dont nous avions besoin sur le terrain quand j’étais à l’armée. Je suis capable de réduire une fracture simple, de remettre une épaule démise, de stopper une hémorragie. Ce genre de chose.
— Et tu sais reconnaître la victime d’une agression avec un instrument contondant ?
— J’ai vu mourir des hommes suite à ce genre d’agression, oui.
Les simples soldats ne reçoivent pas une formation aussi pointue, songea Sweeney.
— Dans quel genre d’armée étais-tu, Richard ? s’enquit-elle avec curiosité.
— L’armée américaine, répondit-il d’un ton amusé. Mais j’appartenais à une unité spéciale. Les Rangers.
— Cela n’évoque rien pour moi, avoua-t-elle. Qui sont les Rangers ?
— Ils portent de jolis bérets noirs.
— Mais à part ça ?
— On les charge des boulots délicats. C’est une branche de l’infanterie.
— Spécialisée dans quoi ?
Richard soupira.
— Dans les raids.
— Les raids.
— Oui.
— Tu faisais partie de commandos, c’est ça ? s’exclama la jeune femme, ébahie.
Richard n’avait jamais témoigné que de la tendresse à son égard. Cela dit, il savait imposer le respect aux autres d’un simple regard. Il avait broyé la main du sénateur McMillan sans ciller !
— C’est l’un des noms qu’on donne à cette unité, oui. Mais j’ai trente-neuf ans, ma douce. J’ai quitté l’armée il y a quinze ans. Ce que j’ai fait à cette époque-là n’a aucune importance.
— En un sens, si. Tu as deviné que Mr Stokes avait été assassiné, donc tu m’apportes un nouvel éclairage sur mon dernier tableau. Je crois que le tueur se tient devant la femme, et qu’il la regarde.
Richard suivit le cheminement des pensées de Sweeney.
— Tu as déduit cela d’après la position de son pied ?
— S’il s’agissait d’un médecin, ou d’un flic, ne serait-il pas accroupi à côté d’elle ? Et un passant ne se serait pas approché aussi près ! Je vais essayer de travailler sur cette peinture à l’état de veille, et voir ce qui se passe. La femme n’est pas encore morte, d’après moi. Il faut que je tente de compléter la scène. Si je réussis à terminer le tableau, si je reconnais la future victime, peut-être pourrai-je la sauver !
— Je ne pense pas que tu achèveras cette peinture avant qu’il soit trop tard, répondit Richard avec une grande douceur.
Le fait qu’il la traitât avec ménagement émut Sweeney.
— Mais il faut que je tente le tout pour le tout ! souffla-t-elle, la gorge nouée.
Elle ravala ses larmes. Elle se refusait à pleurer devant Richard.
— Je sais, admit-il, compréhensif. Tu as un stylo, Sweeney ?
Elle se saisit du bloc et du crayon qui se trouvaient près du téléphone.
— Oui.
— Alors note le numéro de mon portable. Je le laisserai branché ce soir, au restaurant. Appelle-moi s’il se passe quoi que ce soit d’anormal, ou si tu te remets à frissonner.
— Tu as combien de numéros ? s’étonna Sweeney. Cela en fait trois !
— Eh bien, il y a aussi le numéro du fax, si tu veux.
— Je ne pense pas que je t’enverrai des fax, non !
L’homme d’affaires eut un petit rire.
— Ménage-toi, la pria-t-il. Ces derniers jours ont été durs. Il faut que tu tiennes bon.
— Je ferai attention, promit Sweeney.
La complicité – mieux, le lien – qui existait entre elle et Richard lui donnait des ailes. Elle n’était plus seule face à cette étrange situation.
Elle considéra la peinture inachevée. Le lieu d’un crime, sans nul doute. Envisager le tableau de ce point de vue ouvrait de nouvelles perspectives à Sweeney. Elle esquissa les grandes lignes du dessin au fusain, s’appuyant sur les éléments dont elle disposait.
Quand elle eut fini, elle se sentit vidée de son énergie, comme si elle avait travaillé une journée entière. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre, constata que la nuit était tombée. Sweeney n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait être, mais son estomac criait famine. Elle avait un peu froid – pas au point de grelotter cependant. Ses efforts créatifs n’avaient pas provoqué chez elle de frilosité extrême, du moins pas pour le moment. Elle espéra que son état n’allait pas évoluer en ce sens.
Sweeney réchauffa une soupe en conserve en pensant à Richard. Que mangeait-il lors de ses dîners d’affaires ? Et, plus important, tiendrait-il à ce qu’elle l’accompagne en ces occasions ? Cette perspective ne la réjouissait pas. Elle se promit toutefois de s’en arranger. Elle s’achèterait une paire d’escarpins à talons aiguilles si nécessaire.
Tu es mordue ! se dit-elle. Cependant, loin de s’alarmer, elle dégustait son potage d’un air béat et jubilait à l’idée de satisfaire Richard, quoi qu’il lui demandât…
Sweeney prit une douche puis se mit au lit. Elle se réveilla peu après l’aube, réchauffée, détendue. Elle fut presque déçue de ne pas grelotter – donc de pouvoir se passer de Richard. Elle avait éprouvé tant de plaisir à sentir le corps de cet homme peser sur elle !
Elle s’attarda un peu au lit, goûtant la douce chaleur qui l’enveloppait. Elle rêvait éveillée, souriait aux anges. Puis elle s’aperçut que le soleil ne se levait pas.
L’artiste s’assit dans son lit et regarda par la fenêtre. Une timide lumière filtrait à travers un brouillard épais. Cette clarté créait des ombres étranges dans la pièce, comme celles apparaissant sur le négatif d’une photographie.
Sweeney enfila un jean, un sweat-shirt et des chaussettes de laine. Le café n’était pas encore prêt – elle s’était réveillée trop tôt –, aussi actionna-t-elle la commande manuelle. Elle se rendit ensuite dans son atelier : cette lumière blanche était trop extraordinaire pour qu’elle ne la mît pas à profit.
Elle savait exactement ce qui manquait aux talons hauts.
Plus tard, son pinceau plongé dans l’essence de térébenthine, elle contempla son tableau. Une petite boule dorée raccordait les deux parties de chaque talon en leur milieu. Ces escarpins étaient d’un chic inouï… Si Sweeney en avait vu une paire comme celle-ci, elle s’en serait souvenue.
Et la robe… La femme portait une robe noire, ce qui, hélas, ne la distinguait guère de la majorité des New-Yorkaises.
Une sonnerie tira Sweeney de sa rêverie. La jeune femme frissonna, s’écarta du tableau, d’abord perplexe quant à la nature de ce bruit. Puis elle comprit qu’il s’agissait du téléphone et courut répondre.
— Comment ça va ? s’enquit Richard.
— Bien, dit Sweeney. J’ai passé une bonne nuit. Mais j’ai peint, tôt ce matin. J’ai sûrement ajouté des détails au tableau. Quelle heure est-il ?
— 9 h 30.
Elle avait travaillé pendant quatre heures et cet exercice ne lui avait laissé qu’un vague souvenir.